- HOLDEN –
Holden
Par P.Pacaly ®
Bon, j'vous l'avais bien dit. Forcément la glace a cassé et les mamans qui papotaient sur les dernières nouvelles que le type à la télé leur avait dit hier soir, ben là, pour le coup, elles se sont drôlement affolées et ont gesticulé dans tous les sens. Alors, bien sûr, les mômes, j'pouvais pas les laisser comme ça. Alors j'ai plongé et bon sang il vous faisait un froid à vous tuer toutes les bactéries de la terre si vous voyez ce que je veux dire. J'ai sorti les mômes un à un et eux ils trouvaient rien de mieux que de brailler et à se déhancher encore pire que leur mère et elles, elles ont choppé les gosses à bout de bras et elles les ont vite lâchés parce que trop mouillés et donc trop lourds quand même. Bon, elles ont gueulé comme quoi c'était pas bien et que fallait pas le dire à papa ce soir quand il rentrerait et puis elles se sont barrées sans me remercier ni rien. J'me suis retrouvé comme un con et vu que c'était l'hiver j'ai cru que j'allais me pingouiniser sur place si ce type était pas venu me sauver la vie. Il est arrivé en courant et il portait une couverture toute crasseuse parce que comprenez, c'était un clodo et qu'en général, les clodos ont pas les couvertures les plus classes du monde. Mais bon, en même temps, c'est le seul être humain qui est venu m'empêcher de clapser sur place.
« - Ca va garçon ? il m'a demandé. Bon j'ai rien dit. Parce quand vous sortez tout habillé des eaux d'un lac glacé, en général –je dis bien en général- y'a des chances qu'on soit pas au mieux. Le type avait l'air d'un bon bougre alors j'en ai pas rajouté et puis comme je claquais un peu des dents c'était pas évident d'en décrocher une du coup. Je me suis frotté super fort et tout et à la fin il m'a dit de garder la couverture dessus et même pour rentrer chez moi.
- Et vous j'ai dit ? Vous dormez pas dehors ? Il vous la faut, vous en avez plus besoin que moi.
- Non non, c'est bon j'te dis, j'trouverai bien un abri, quelque chose..
- J'crois plutôt que vous êtes trop gentil, ça peut vous perdre un truc comme ça
- M'en parle pas p'ti, m'en parle pas....
Je m'essuyais les cheveux et je le regardais, miteux et tout. Il hochait la tête de dépit, comme s'il se rappelait le bon vieux temps où il était pas encore un clodo. Le mec, il devait avoir dans les cinquante et ses cheveux blancs et bouclés lui tombaient sur les yeux. Il avait une barbichette si bien que l'espace d'un instant, j'm'étais figuré qu'il ressemblait à dieu ou quelqu'un de sa famille voyez.
- J'les ai vu ces femmes, qu'il reprit, j'les ai bien vu, j'étais sur mon banc là-bas – il pointait du doigt en direction du banc- et leurs gamins, elles s'en occupaient même pas. Je les regardais parce que j'essayais de pioncer un coup et je m'étais dit que le parc ça pouvait être sympa parce que j'aime beaucoup voir le parc l'hiver, ça le rend encore plus joli je trouve.
- Ouais, sûr
- Alors je m'étais assoupi quand j'ai entendu les gamins pousser des tas de cris et ça m'a réveillé tu penses bien.
- Ouep, mais en même temps, ce sont que des gosses, c'est normal que ça piaille un môme, c'est fait pour ça. Après le coup des mères qui disent que dalle, ça okay, c'est pas classe. Le vieux s'est passé la main sur le menton comme si ce que je venais de lui dire changeait radicalement sa perception des choses. Il a pointé le nez en l'air un bon bout de temps et je me demandais s'il avait pas choppé un truc genre torticolis ou quelque chose dans le genre.
- T'as p'têt pas tort, il a fini par lâcher.
Après, c'qu'on a fait, c'est qu'on est allé boire un coup dans un bar pour se réchauffer.
- T'es sûr que ça te gêne pas qu'on te voit avec moi, fiston ?
- Avec le mec qui m'a sauvé la vie ? Non pas vraiment. J'lui ai souri et là j'ai vu que ça lui réchauffait le c½ur de voir des gens qui le snobaient pas pour une fois.
- Ca me fait plaisir de venir alors. Pour une fois qu'on me snobe pas.
On est parti du parc et j'ai mis la main dans ma poche et j'ai sorti le poème de Justine. J'étais dégoûté, il était tout mouillé et tout. J'arrivais même plus à le relire. Rien. Le vieux a jeté un ½il rapide sur le papier et a continué à tracer sa route un moment, puis il a dit :
- Une lettre de ton amoureuse ? Je l'ai regardé, un peu interloqué. Ca aurait pu être n'importe quoi sauf une lettre d'amour mais il avait quand même mis en plein dedans
- Qu'est-ce qui te faire dire ça ?
- Ta moue, en général, on pleure rarement sur les trucs qu'on aime pas.
Au bar, bien sûr, y'a un paquet de crétins qui nous a reluqué et quand on s'est assis le patron est venu et sur son visage je lisais que trop bien qu'il voulait nous fiche à la porte, alors j'ai vite sorti le fric et il s'est calmé aussitôt. Un truc à faire pleurer ça. Je veux dire, le type, le patron, les êtres humains, il leur aurait craché dessus si ça avait pu les faire déguerpire mais pour le fric, merde, le putain de fric, il nous aurait léché les pieds pour qu'on reste. J'ai regardé le vieux et je lui ai demandé s'il voulait qu'on se casse qu'on aille boire un verre ailleurs et il était okay.
On est allé dans un autre bar, un truc pourri comme pas possible. Un régal pour cafards et araignées. J'aurais jamais pensé qu'on laisserait un bar aussi minable ouvert. D'un côté, ce qu'il y a de bien, avec les bars minables, c'est qu'il y a pas grande monde à l'intérieur, où alors des mecs comme toi, ce qui donne l'impression pas désagréable d'être du même clan, qu'on se comprend et tout, entre paumés je veux dire. Avec le vieux, on a parlé des heures sans s'arrêter. Il me racontait sa foutue vie tandis que je continuais à me frotter super fort et tout et au bout d'un moment même si mes fringues étaient pas super sèches j'commençais pour le coup sérieusement à me sentir mieux, surtout avec les whiskies qu'on s'enfilait, un truc à vous réchauffer les morts ces trucs-là. Le mec, il m'a raconté qu'avant il avait une super place et qu'un jour il a trompé sa femme qui l'a su et il a dégagé de chez lui et adieu les gosses. Au début, l'hôtel c'était cool parce qu'il lui restait de la thune et puis après la solitude et tout il s'est mis à picoler et en retard au boulot etc. A la fin, il avait de moins en moins de fric, alors obligé de se payer un hôtel tout aussi minable que ce bar. L'hôtel était un hôtel de passes et forcément, alcool et putains, le type s'est vite retrouvé à la rue.
« - T'as déjà pensé à revoir ta femme et tes gosses ? je lui ai demandé
- Ouais, souvent. Mais j'ose pas. PUTAIN JE PEUX PAS. Il s'est levé de sa chaise qui s'est cassée la gueule et il s'est mis à hurler et tout, emporté par cette colère qui le bouffait de l'intérieur. PUTAIN MEC T'AS VU COMMENT SUIS SAPPE ? Je lui ai fais signe avec la main de baisser un peu la voix parce que le boss commençait à nous lorgner salement du coin de l'½il. Le clodo s'est rassis et s'est calmé. Il a rien dit pendant deux trois secondes, a regardé le fond vide de son verre et d'un coup il s'est mis à chialer. Entre deux reniflements il murmurait des trucs mais j'arrivais pas à comprendre et je lui ai alors demandé de répéter. Il a levé la tête de son verre et m'a regardé fixement dans les yeux, plein de larmes dans les siens.
- Casses-toi, petit, casse-toi....
- Quoi ?
- Putain, tu le fais exprès ou quoi ? Tu vois pas comment tu me mets mal à l'aise avec toutes tes questions à la con, tu vois pas que je suis qu'un pauvre abruti qui a tout fichu en l'air ? Elle a bien eu raison la conne, elle...Bon sang, le mec me touchait trop. J'aurais tellement voulu l'aider mais j'étais impuissant. Suis resté comme un crétin debout essayant de dire un truc pas trop con et y'a rien qui sortait. Le vieux s'est soudainement levé en faisant un boucan terrible et il est parti. J'allais pour le suivre quand il m'a balancé : non, toi tu restes ici, t'en a déjà bien assez fait pour moi, plus que des milliards d'autres depuis que j'suis dans la rue. Fini ton verre tranquille, on se retrouvera un de ces quatre au parc, okay ? Je savais pas trop quoi faire, le mec, je sentais trop qu'il était seul, qu'il avait besoin de quelqu'un ce soir et plein d'autres soirs aussi. Mais en même temps, clair qu'il voulait plus de moi sur ce coup-là. Alors je me suis assis et j'ai continué à m'enfiler mon whisky.
J'regardais par la fenêtre et la nuit commençait à pointer son nez. Deux trois commerçants baissaient leurs stores et y'avait aussi ce couple assis sur le banc d'en face. Je les matais par la baie vitrée et à travers ce clodo j'pouvais pas m'empêcher de penser à Justine. Bien sûr, vous savez tous qu'elle existait pas puis que je l'ai inventé. En même temps, j'avais toujours son poème dans la poche de ma veste. J'avais rien montré au vieux parce que c'est trop intime et que des fois dans la vie, y'a des trucs qu'on aime bien garder pour soi. N'empêche, ça avait beau être illisible je me rappelais de chaque phrase, chaque mot. « La petite fille est morte, c'est encore l'hiver qui la porte... l'amour est le seul destin, le seul chemin » Waouuh, quand même, pour une môme de dix-sept balais, elle écrivait drôlement bien, vous trouvez pas ?
J'étais là à lire ma fichue lettre quand d'un coup y'a eu ce bruit terrible de taules qui se fracassaient et de suite je me suis levé pour allez voir ce qui se passait. Ca c'était déroulé juste dans la rue, devant les amoureux, mais j'avais rien vu venir, trop absorbé par Justine. Il m'a fallu une seconde. Une seconde et j'ai tout compris. Direct. Sans aller-retour. Y'avait son corps.... Bon sang, j'me souviendrais toute ma foutue vie de cette image. Son corps, mec... son putain de corps ! Je me suis mis à genoux et j'ai commencé à chialer tout ce que j'avais encore dans le ventre parce que ce type méritait tout sauf de crever comme ça, gisant sur le sol, la tête éclatée et tout ce sang, ce fichu sang qui s'écoulait dans les égouts...merde, pourquoi ça devait forcément finir comme ça ? Alors bien sûr, y'a eu cet ado binoclard, ce bourgeois qui est sorti tout affolé, en sueur et qui gesticulait comme un dératé.
« - Il s'est jeté sous mes roues, il s'est jeté sous mes roues, qu'il gueulait. C'est pas moi qui l'ai écrasé, c'est lui qui s'est suicidé ! Suicidé, bon sang, le mot résonnait dans mon crâne de piaf, trottait comme une ritournelle. Ca montait et montait et ça voulait pas dégager. Je me suis pris la tête entre mes mains et je me suis mis à baver de douleur tellement que ça faisait mal à en crever.
- Oui je l'ai vu, le monsieur a raison, je suis témoin ! La nana devait avoir dans les cinquante, et à son allure, on sentait que c'était une bénédiction pour elle, que demain elle allait raconter le potin à toutes ces copines de paliers, qu'elle avait vu ce type se crever la vie. Elle chercherait même pas à comprendre pourquoi. Elle et ses copines se contenteraient juste de faire des « Oh mon dieu » en se mettant la main sur la bouche et en faisant des signes de croix. Bâtardes.
- Viens la mon petit, viens... rentre boire un coup ça te fera du bien... La voix, chaude et amicale, c'était celle du boss, du type dont je vous ai dit qu'il lorgnait tout à l'heure. Il avait pris pitié de moi. Il avait pigé la situation et tout et tentait de se montrer aimable. Mais sa voix rentrait que pour mieux sortir. J'étais pas là, pas sur ce trottoir, loin et tout, et j'entendais plus rien. Plus rien... j'l'ai repoussé du bras
- Ca va, ça, va tout est okay, j'ai dit
T'es sûr petit ? On dirait pas. T'as un endroit ou dormir cette nuit ? J'ai hoché la tête et me suis levé. J'ai traîné les pieds et je me suis pas attardé. J'savais que les flics allaient pas tarder. Et pour le coup je me sentais pas de leur faire causette, mais alors vraiment pas....
Je suis alors parti comme un filou, et tandis que je descendais la rue, y'avait deux ou trois voitures de flics qui montaient voir le cadavre du vieux. A tous les coups, le tenancier me balancerait mais j'm'en foutais, d'ici à ce qu'ils me retrouvent, une apocalypse ou deux auraient sûrement eu lieu. J'traînais les mains dans les poches, et je me suis mis à en griller une. Putain, j'arrêtais pas de repenser à ce vieux et à ce qu'avait été sa fichue vie. Jamais ses gosses connaîtraient leur père et ça se trouve jamais ils sauraient qu'il a crevé à deux pas de chez eux. Et sa femme, sûr que c'était pas de sa faute, la vie, c'est la faute de personne, mais merde, finir comme ça, ça craint, et pas qu'un peu. Je veux dire, on y passera tous, obligé, mais tant qu'à faire, se tailler sans trop de regrets, ça me plairait quand même pas mal.
La nuit approchait tout doux, et les marchands du temple – je veux dire le temple sacré de la femme- ouvraient leur carcasse de fer et déjà les premières glorieuses bougeaient ce qui leur restait de formes. Y'en avait une juste au bout du trottoir et sûr que je pourrais pas vous dire pourquoi, mais je sentais que celle-là était pour ma pomme. Elle était pas mal vous me direz, son maquillage en avait gommé dix, et du coup, au lieu de quarante, elle faisait bien dans les trente ans. Elle portait des talons pour les fétichistes du coin et des bas résilles qui montaient jusqu'à ce bout de tissu que devait être sa jupe. Elle traînait en soutif alors que l'hiver battait son plein. Brune, d'une chevelure qui lui descendait à la courbe des reins, peinte comme une croque-mort, elle astiquait un chewing-gum pour se donner de l'allure, ou alors pour s'échauffer.
- Salut mon biquet, qu'elle me balança. En voilà un qui est mignon...dis mon chou, ça te dirait d'avoir un peu de compagnie ce soir... si tu veux on peut même aller chez moi... J'l'ai considéré deux trois secondes et j'ai dis okay. C'est pas que je voulais me la payer mais j'avais besoin de compagnie, de parler, même à une putain. N'importe qui mais causer. Bon après, j'avais bien pigé que c'était pas le genre psy mais je me disais que peut-être elle se souviendrait qu'on a tous un c½ur, ou quelque chose dans le genre, ouais, un truc comme ça.
- Suis partant, j'ai besoin de compagnie ce soir. Elle m'a regardé comme si elle s'attendait pas à ce que je dise oui. Etonnée et tout. Puis, elle s'est mise à farfouiller des conneries dans son sac, elle en a sortie un petit miroir et elle s'est
pomponnée plus pour se donner consistance et poser cette foutue question qui la démangeait.
- Au fait, t'as quel âge mon biquet ? Mon âge. Tu parles. Elle voulait juste savoir si j'étais pas mineur. Je lui ai répondu avec l'assurance d'un mec de cinquante berges :
- T'inquiètes, y'a longtemps que j'ai passé l'âge de pouvoir traîner mes guêtres dans les parages.
- T'es sûr ? Elle continuait de son pomponner comme si de rien était.
- Ouep, à moins que tu veuilles pas de mon fric. Là, elle a rangé son miroir dans son sac et a passé une dernière fois la main dans sa chevelure pour la remettre en ordre.
- Ma foi, si tu es sûr, je ne vois pas pourquoi je ne te ferais pas confiance. On s'est regardé complice et on s'est sourit. J'aimais ça. J'aimais ce sourire qui faisait qu'on était plus à ce stade de client-putain mais à celui de potes dans la même galère. Pour bien deux secondes au moins.
Je l'ai alors suivi jusqu'à chez elle en me tenant à deux trois pas derrière elle. A vrai dire, ça me gênait pas d'être vu avec elle mais on aurait qu'elle croyait pas trop à mon histoire de majeur et qu'elle prenait ces précautions. Tout sauf conne, la nana. On a tourné dans des rues glauques et tout et y'avaient des sortes de bordels et d'autres maisons où les mecs rentraient accompagnés d'une femme, parfois deux. Alors, sa crèche, elle était pas trop mal foutue. C'était une bicoque de trois étages, pourrie certes, mais avec un côté super intime et tout et qui me déplaisait pas. Un peu comme quand vous êtes dans votre pieu et que vous écoutez la pluie tomber en trombe de l'autre côté et que vous vous emmitouflez encore plus dans vos couvertures parce que ça vous fait plaisir d'être dans un nid douillet. Là, c'était pareil, nid douillet, voilà comment je voyais le truc. On est arrivé sur le parquet et là elle a sorti une clé de son sac et bizarrement quand elle a commencé à mettre la clé dans la serrure, la lumière est apparue dans la pièce. Elle est rentrée alors en quatrième vitesse, s'est retournée aussi vite et elle a passé sa tête dans l'entrebâillement de sorte que je pouvais pas entrer ni voir ce qu'il se passait à l'intérieur.
- Bouge pas, j'en ai pour deux minutes...biquet, elle a lancé et a refermé la porte. J'ai entendu des éclats de voix et ça avait pas l'air de tourner au poil son histoire. Comme ça gueulait de plus en plus fort et que j'entendais des trucs se briser un peu partout, j'ai décidé de regarder par la fenêtre qui était entrouverte. Je me suis mis sur la pointe des pieds et j'ai commencé à mater. A peine j'avais posé l'½il sur l'intérieur que j'ai vu débouler une plante en plein sur ma pomme et j'ai dû me baisser pour l'éviter de justesse. Bien sûr ça à brisé en plein de petits morceaux la fenêtre et y'en avait partout par terre. Heureusement j'avais anticipé et juste deux ou trois éclats traînaient sur ma veste. L'autre qui hurlait était une femme, quasi du même âge que ma nouvelle ex-copine. Elle portait sur elle une robe de chambre rouge, un truc qui lui descendait jusqu'au chevilles et à voir sa tête pas trop bien réveillée, on devinait que l'autre la sortait du pieu pour qu'on puisse accomplir nos foutus pêchés et tout.
Alors la femme en robe de chambre elle est soudain tombée par terre, à genoux et elle s'est mise à tout lâcher, question lacrymales je veux dire. Ses mains recouvraient son visage et elle sanglotait comme une feuille prise dans une tempête de vent. La putain s'est assise par terre, juste à côté d'elle et elle l'a serré super fort dans ses bras. C'est con, mais à ce moment-là, j'ai pas pu m'empêcher de penser à Justine, et à vouloir moi aussi quelqu'un à serrer dans mes bras, super amoureux et tout.
- Je veux pas.... Je veux pas bordel de merde, gueulait la femme en robe de chambre et elle tirait ses cheveux à les arracher. Putain, je veux pas mourir, qu'on m'enlève cette saloperie de mon corps. J'veux pas mourir chérie... je veux pas... L'autre disait rien, elle serrait encore plus fort.
- Courage ma chérie, courage...demain on ira à l'hôpital... peut-être qu'ils auront un remède pour toi...
- Non !! Non, je veux pas aller à l'hôpital...l'hôpital, c'est là où les gens meurent...
- Le docteur a dit qu'il venait de découvrir un nouveau traitement qui permet de prolonger l'espérance de vie. Tu sais, tu vas vivre encore une bonne dizaine d'années et même plus, et je serais là... Tu vas devoir me supporter encore un bon bout de temps ! Elle s'efforçait de sourire et l'autre en faisait de même.
- Je t'aime tu sais. Vraiment, sans toi, je ne serais déjà morte. Je n'y serais pas arrivé sans toi..
- Chut... ne dis pas de bêtises.. chut... L'autre se tut. La fille se mit à passer la main dans la chevelure défaite de l'autre. Je t'aime aussi, lui murmura –t-elle au creux de l'oreille.
Il était temps pour moi de me faire la malle. J'étais le dernier de leurs soucis et ces filles avaient besoin de tout sauf de moi. Je me suis alors éloigné tout doux et je les ai laissé se battre contre la mort. Qu'est-ce qu'un gamin comme moi pouvait bien leur apprendre sur la vie ? Bref, j'ai décidé de rentrer chez moi et j'avais à peine fait cent mètres que la pluie s'est mise à tomber. Et elle allait pas me lâcher comme ça, croyez-moi. Dans la poche de mon blouson, je serrai le poème de Justine. Elle m'attendrait sûrement pas à la maison, mais ses poèmes hantaient mes tiroirs. Ce soir, je lui en écrirai un autre. J'ai traversé la ville comme un fantôme. Je connaissais chaque recoin par c½ur.
Le quartier où je créchais était un poil éloigné de la ville. On isolait ceux qui faisaient tâche. J'avais fait trois bons kilomètres et suis arrivé à l'entrée du terrain de basket. La lumière du lampadaire grésillait pas mal mais ça éclairait assez pour que des types jouent les cakes. La plupart devaient avoir plus de trente piges mais la soi-disante couleur de leur peau ne leur avait permis n'y d'échapper au chômage ni aux autres conneries de la dope et tout. D'ailleurs, blancs, noirs, latinos, ritals, tout le monde se dopait à à peu près n'importe quoi et surtout avec tout ce qui leur tombait sous la main. Je me suis arrêté et j'ai plaqué ma pomme contre le grillage et je les regardais s'épuiser à qui serait le plus fort du quartier. Question d'honneur. Le quartier, pour ces mecs, c'était le seul coin où ils existaient encore. C'est un truc vachement fort de gagner les matches parce que ça veut dire que t'es pas un perdant, voyez. Je sentais la pluie couler sur ma nuque et sur mes cheveux. J'ai repoussé la tête en arrière et j'ai mis les bras en croix. Je me suis mis à tourner sur moi-même comme un possédé que j'étais alors et je riais à gorge déployée. Je riais, parce que c'était bon de se sentir vivant, même dans un quartier où plus de la moitié des mecs font le tapin pour se payer leur dope.
- Eh p'tit blanc, t'as un problème ou quoi mec ? Albert s'était arrêter de jouer et il s'est approché de moi, tandis que les autres gueulaient de reprendre la partie. Continuez sans moi les mecs leur lança-t-il. Albert était le chic type de la bande, respecté et tout. Il était allé à l'université mais avait dû arrêter parce que son vieux s'était barré avec une poulette et du coup il devait subvenir aux besoins de sa famille.
- Reviens, mec, déconne pas, c'est qu'un blanc de mes deux, causa l'un de ses potes.
- Rien à foutre de lui, allez reviens finir la partie mec. Les autres types crièrent de faire pareil mais Albert broncha pas.
- Cinq minutes les mecs, okay ? Cinq minutes. Les autres ont acquiescé et Albert s'est assis à côté de moi.
- Alors mec, t'as pété un boulard ou quoi ? J'ai pas répondu de suite et j'ai un peu rigolé. T'as fumé ? Dis –moi pas que tu t'y es mis toi aussi !
- Non, non, c'est pas ça.
- C'est quoi alors ? J'ai haussé les épaules.
- Ché pas. A ce moment-là, vous dire ce qu'il s'est passé par ma tête, je pourrais sûrement pas, mais j'étais ailleurs, dans une étoile, sur une autre planète, je sais pas, mais je me suis levé et j'ai posé mes mains sur ses joues comme si j'allais l'embrasser et tout. Mais je l'ai pas fait, même si lui a dû croire que si. Mec, j'lui ai dit, change surtout pas, t'es un type extra, j'espère que tu le sais. Je suis parti et lui il est resté là à essayer de comprendre ce qu'il se trafiquait dans ma foutue caboche, si ça tournait rond ou pas. Ses potes l'ont appelé et il s'est levé.
J'ai continué à tracer deux trois rues et là j'ai vu mon pote Steve. Steve, c'est mon seul vrai pote. On s'est connu à la maternelle et on s'est jamais séparés. On rigole souvent en se disant qu'on se mariera et qu'on crèvera ensemble. Des fois, pour déconner, on s'assoit sur les escaliers de l'entrée de l'immeuble et après avoir bu deux trois bières on se met à chercher des prénoms pour nos futurs mômes. Steve est plutôt un beau gosse. Il porte un feutre noir que son père lui a donné juste avant de clapser d'un cancer. Il y tient plus que ça vie. Malheureusement, ces derniers temps, il commence à tout foutre en l'air. Je veux dire, il est sur la corde raide. La dope et tout. Il s'enfonce, se défonce, et j'ai l'impression que je peux rien faire. Il était assis en bas d'un immeuble qui était connu pour être le lieu des dealers du coin. Ses jambes étendues sur le trottoir, adossé à un grillage, on aurait dit qu'il regardait les étoiles, mais en fait, mec, il planait mon pote. Ouais, il planait que trop. En avançant, j'ai heurté une seringue complètement vidée. Sûr que ses veines à Steve devaient être pleines, elles. Pas loupé, quand suis arrivé à sa hauteur, son avant bras nu laissait apparaître un élastique qui avait servi pour vous devinez quoi. Sur le coup j'ai eu envie de le tabasser. Ca faisait trop mal de voir son meilleur pote dans cet état semi-comateux. Et de vous dire que vous l'avez vu jour après jour plonger plus profond à chaque fois, et que vous l'avez lâché parce que vous étiez ailleurs, parce que vous étiez amoureux, que vous avez oublié jusqu'à son existence même. Alors, lui paumé, il comprend que dalle à ce qui se passe, pourquoi vous passez votre fichu temps à écrire des poèmes et pourquoi vous lui parlez pas de ça, de peur de passer pour un crétin. Alors, le mec avance, il sait juste pas où, et puis les types de la dope, ils le voient que trop bien que y'a un sale coup à faire. Et les jours passent, et les nuits crèvent, et Steve aussi, il crève. Ouais, il crève de sa solitude. Il a pas de rêves, comprenez. Parce que le rêve, c'est ce qui permet à des paumés comme moi de tenir de coup, de pas se flinguer la tronche en pleine route ou de se jeter par la fenêtre parce qu'en se cognant l'asphalte, personne ne vous entendra plus pleurer le soir, dans votre lit. Et que vous souffrirez plus, que votre c½ur s'épanchera plus devant cette télé que vous regardez le soir avant de mourir un peu plus chaque fois. Cette télé où se côtoie guerre et sexe, paix et bombes, religions et argent, égos et gloire, destruction et aliénation. Et quand vous éteignez le monde, il vous reste quoi ? Il vous reste qu'à vous lever et allez tout prêt de la fenêtre, poser les mains sur les vitres et voir les gosses jouer dehors, et se dire ça va être quoi leur monde à eux ? Une déflagration de
plus ? Une larme encore et encore ? Et il vous passe des trucs par la tête, des trucs genre « mais qu'est-ce que je fous ici, et pourquoi est-ce qu'ils se bagarrent maintenant ? ». Vous attendez juste que quelqu'un vous pousse, sinon vous finirez bien par sauter tout seul. Il manque une étincelle, voyez, une flamme pour vous maintenir en vie, et mon feu à moi s'appelait Justine. Et Steve, lui, je l'ai pas vu partir. La solitude, ça reste pourtant ce qui touche un max de gens. La solitude, ça se montre pas. On fait semblant que tout va bien, que tout est okay, on sourit à son prochain et on crève de pas pouvoir pleurer devant lui, parce que chialer dans ses bras, y'en a qui trouve que ça fait gamin. Alors on joue les durs, on devient des murs. Steve, sûr qu'il a dû avoir un milliard de fois envie de tout lâcher dans mes putains de bras et j'ai rien vu couler parce que j'ai pas fait attention à lui comme il fallait. Merde, j'étais devenu un con, un con de plus. Mais un con amoureux. Et c'est ce qui m'a sauvé. Steve, il aurait rencontré une fille, sûr que ça l'aurait drôlement aidé, elle lui aurait remonté le moral et tout. Et il aurait pas plongé, et j'aurais pas heurté cette fichue seringue vide. Elle serait arrivée à temps pour l'empêcher de planer, et ils se seraient pris la main pour partir n'importe ou sauf ici. Ici le ciment, ici la dope. Ici l'enfer. Alors ce qu'ai j'ai fait, c'est que je suis approché de lui, et j'ai fait comme si de rien était, parce que je voulais pas qu'il sache que je savais.
- Salut mec, j'ai dit, comment va ? Steve a pas eu de réaction, il avait toujours la tête tournée vers les étoiles. Eh mec, j'ai recommencé en lui tapant l'épaule, t'es là où quoi ? il a tourné doucement la tronche vers la mienne et il m'a sourit d'un air rêveur et tout.
- Eh mec, salut... Il parlait à deux à l'heure, encore dans son trip. Ca fait longtemps, mec, qu'est-ce tu deviens ?
- Ca va pas mal mec, merci. Et toi ?
- Oh moi, tu sais, je me suis mis une petite dose et je regarde les étoiles danser.
- Danser ?
- Oui, regarde avec moi. Steve a passé son bras autour de mon épaule et m'a montré la direction, le doigt tendu vers le bleu nuit. Tu les vois ? Je voyais que dalle. En fait, si vous voulez tout savoir, y'avait pas d'étoiles chez les dieux, que dalle. Steve était ailleurs, tout simplement. Il faisait encore pas assez nuit pour qu'on puisse les voir les brillantes. Alors j'ai fait comme si je les voyais. Parce qu'un rêve, y'a rien de plus beau, comprenez.
- Ouais, je les vois, mec...trop génial
- Ouais... Il a tourné à nouveau la tête vers moi et m'a sourit. Tu sais mec, je t'aime. Waouhh, j'étais à deux doigts de craquer, de tout verser.
- Moi aussi mec, j'ai répondu et j'ai serré son bras un peu plus fort. On a discuté comme ça un bon bout de temps et la nuit était tombée et on voyait des types et des nanas qui rentraient et sortaient de l'immeuble en se grattant le nez. Des fois, y'en a qui restaient là-haut. Je sentais que le moment était idéal. Fallait que je lui dise ce que j'avais sur le c½ur. Mec, tu devrais pas faire ça, c'est pas cool tu sais.
- Faire quoi ?
- La dope, mec, la dope. Tu t'enfonces tu sais. Un jour t'y laisseras des plumes. Fais gaffe, mec, déconne pas avec ça. C'est un truc vicelard, tu crois t'évader...
- Mais je m'évade mec.
- Ouais je sais, et d'un certain point je te comprends mais tu vois...
- Me fais pas la leçon, mec, hier, mes vieux m'ont pris la tête avec ça
- Je comprends, ok. T'as pas envie qu'on te prenne pour un gosse c'est ça.
- Oui...je crois. Sa voix était de plus en plus timide.
- Tu sais, je te prends pas pour un gosse. T'es mon meilleur pote, c'est tout.
- Ouais je sais...c'est pareil pour moi, t'es mon meilleur ami. Y'a eu un silence et d'un coup je me suis mis à rigoler un peu. Pourquoi tu rigoles mec ?
- Tu te rappelles au collège la fille qui se rasait jamais les jambes ?
- Ouais, enfin, vaguement... mais pourquoi tu me racontes ça ?
- J'sais pas.. .j'sais vraiment pas.... J'ai rigolé à nouveau
- Quoi ?
- Tu te rappelles pas ? Une fois, en cours de gym, un des mecs de la bande lui avait mit discretos un rasoir dans sa trousse de toilette alors qu'elle prenait sa douche et nous avec les potes, on matait par la petite fenêtre et sa tête quand elle a vu le rasoir...putain, je crois pas jamais avoir vu une tête pareille depuis...
- Ah oué, je me rappelle maintenant. Elle a regardé autour d'elle et elle sortie de la douche avec sa serviette autour de sa poitrine et ...
- Et elle est venue dans les vestiaires des mecs pour demander si l'un d'entre nous avait pas perdu son rasoir !!! On a gueulé la phrase en même temps et on a rigolé ensemble. Putain que c'était bon de s'entendre rire. On en a rigolé à s'en déchirer le ventre. Steve a tellement rigolé qu'il en avait les larmes aux yeux et moi aussi c'était pas loin si vous voulez savoir. Après deux trois minutes où on essayait de se calmer et c'était comme les années n'avaient jamais passé.
- On a bien rigolé à l'école, hein Holden ?
- Ouais, tu l'as dis mec, tu l'as dis...
- J'ai jamais su ce qu'elle était devenue cette fille...
- Mon non plus, mais tu sais, y'en a pas mal qui ont mal tourné, le tapin, tout ça. Y'en a une qui fait le trottoir sur Diamond Boulevard. On s'est tû deux trois secondes et Steve a repris.
- Tu sais, je crois que je vais essayer d'arrêter la dope, mec. T'as raison, en plus ça me bouffe tout mon fric.
- Sage décision amigo, j'lui ai dit en lui tapotant l'épaule, sage décision.
- Ca serait cool si je pouvais me trouver une copine. Des fois, j'en ai rien à foutre, mais d'autres fois, surtout quand j'en vois deux tourtereaux, ça donne vachement envie tu sais...
- Ouais je sais... je sais...
- Tu m'a jamais parlé de ta copine...Justine, c'est ça ? J'étais sur le cul, j'lui en avais jamais parlé.
- Comment tu sais ça ?
- Une fois, où je créchais chez toi, par hasard, suis tombé sur un des poèmes que tu lui avait écrit. Il traînait sur la table, quand j'ai vu, je savais que c'était privé, que c'était tes affaires, mais j'ai pas pu m'en empêcher...suis désolé.
- Bah, c'est pas grave, va.
- Pourquoi tu ne m'en a jamais parlé ? En plus, je croyais que les poèmes c'était tarte mais le tien, mec, le tien.... franchement, j'l'ai trouvé terrible.
- Sérieux ?
- Sérieux, mec. J'sais pas où tu as appris à écrire des trucs aussi beaux, mais ça donne envie de pourvoir causer à une fille comme ça...
- Bah, tu sais, c'est pas dur. Faut juste laisser parler ton c½ur. Tu devrais essayer.
- Tu crois ?
- Ouep, tu t'en sortirais, j'en suis sûr. Ca sera notre secret si tu veux.
- Okay, et je te ferai lire pour voir ce que tu en dis.
- Ouep mon pote mais faudra qu'on te trouve une poulette à qui le lire aussi !! Je l'ai alors choppé par le col et j'ai ôté fissa son feutre et je lui ai frotté sa tignasse super fort. Il a rigolé et moi aussi. Après ça, on s'est grillé une dernière clope et on s'est séparé.
J'me sentais drôlement mieux depuis. J'avais pu causer de la dope à Steve et avec un peu de chance il décrocherait. Il devait pas trop être loin des minuit pour le coup et entrant dans l'immeuble j'ai entendu plein de couples qui se disputaient et se déchiraient et ils se reprochaient des trucs nuls simplement parce que leur vie ne les satisfaisaient plus. Sans doute les mômes devaient-ils se réfugier dans leur chambre et ils rêvaient à des héros, à des étoiles qui leur répondraient dans le noir. Alors, ils pleuraient, et les parents s'en foutaient, trop occupés à savoir qui des deux avait raison. Justine, elle est née comme ça j'me rappelle. Alors peut-être un de ces gosses créerait à son tour sa Justine, qu'il appellerait bien sûr différemment mais qui serait la même pour nos c½urs, voyez. Suis sûr que y'a plein de mômes qui à la tombée des étoiles, quand leurs parents dorment enfin, qui se lèvent et allument une bougie pour pas faire trop de lumière et commencent à écrire des trucs de solitude et d'amour pour se sentir un peu moins seul et tout. C'que j'ai fait, c'est que j'ai serré les poings hyper fort et j'ai monté les escaliers deux à deux jusqu'à chez moi. J'me suis juré de réussir et de devenir quelqu'un dans les poèmes. Pour leur dire à tous que non ils sont pas seuls, que il y a quelqu'un comme eux qui a connu ce qu'ils vivent, la solitude et tout. J'sortirais un recueil que tous liraient la nuit et qui leur dirait « je suis là les amis, je suis là pour vous. Votre plus grand confident. J'ai eu les mêmes parents que vous, j'ai versé les mêmes larmes et griffonné les mêmes poèmes. J'ai eu envie de tout fiche en l'air et moi en premier, parce que rêver, personne ne nous l'a jamais appris. Alors me voici devant vous, pour vous dire que je vous comprends et que tout est possible, de se construire un monde où les étoiles laisseraient des traces multicolores derrières elles et que les papillons de cristal sortiraient des écrans des télés et se fonderaient dans les pétales que les anges tiendraient à bout de main, telles des fleurs sacrées de l'univers qu'ils tendraient à tous les garçons et à toutes les filles qui pleurent la nuit en se couchant. Désormais vous n'êtes plus seuls et j'ai aboli toutes les frontières de l'imaginaire, pour que si vous fermez les yeux ne serait-ce que juste quelques secondes, vous vous envolerez sur le dos de ces papillons magiques pour venir me rejoindre dans le merveilleux ». Ouais, voilà ce que je leur dirais.
Alors, bien sûr, je me rends compte que comme je le dis là, ça fait pas super top et tout mais je m'en fiche pas mal parce que Justine et les mômes savent eux, ce que je veux dire. Et ce sont eux le plus important, ouais toujours eux. Alors, j'suis rentré chez moi et j'me suis pieuté dans le canapé et j'ai mis la télé. J'ai vu la guerre et le sang, et alors j'ai éteint. On devrait jamais allumer la télé, on y a tué le rêve. Même les dessins animés sont devenus sanguinaires. La magie a été tuée pour le pouvoir. J'pensais à Steve et j'espérais que j'avais pas fait une connerie en le laissant tout seul. J'ai pointé le nez par la fenêtre pour voir si j'arrivais à le voir en bas et comme il faisait noir c'était pas évident mais j'ai quand même réussi à le capter et tout. Il avait pas bouger, toujours cent mètres plus haut. Il bougeait tellement pas que je me demandai s'il s'était pas endormi et je commençai à me dire qu'il faudrait que je redescende vite fait pour le réveiller et pour pas qu'il devienne une sorte de glaçon, surtout qu'on était en hiver et tout. Un coup à en clapser. Puis Steve a bougé, il a tourné la tête dans ma direction et il m'a fait signe de la main et j'en ai fait autant.
« - Tu devrais rentrer mec, j'ai gueulé, mais pas trop fort, pour pas réveiller les gens du quartier.
- Ouais, je sais, le temps de finir ma clope m'man » il a dit en rigolant, et j'ai rigolé aussi. J'allais pour refermer la fenêtre quand je l'ai aperçue. Bon sang, si vous aviez pu la voir comme je l'ai vue, c'était à vous briser un paquet de c½urs, et le mien fut pas loin d'être arraché et tout, voyez.
Elle devait pas avoir plus de quatorze ans la môme, et comment dire, suis sûr qu'elle attendait que ça, que je croise son regard je veux dire. Bon dieu, elle était si triste et elle me regardait comme une prière, une prière jetée aux vents maudits. Il s'est passé un bon moment avant que nos regards se détachent. Ses yeux bleus, c'était l'océan dans toute sa douceur, mais un océan qui souffrait, qui saignait la vie, la mort et toutes les conneries dans ce genre. Au début, je captais pas trop ce qu'elle voulait me dire, et puis derrière elle j'ai vu comme de l'agitation, des ombres qui bougeaient dans tous les sens. Alors la pluie s'est mise à tomber de plus belle et du coup, sur ses joues on aurait dit que des larmes essayaient de se frayer un chemin sur ses lèvres, mais si ça se trouve, c'était juste des gouttes de pluie mourant sur sa fenêtre. En plus de ça, elle était drôlement belle pour ses quatorze ans –enfin, c'est du moins l'âge que je lui donnais - et ses longs cheveux bruns tombant à ses reins, sa robe blanche qui devait faire office de pyjama, clair, ouep, je vous le dis, ça devait être un ange, pas possible autrement. Plus je la regardais, et plus j'avais qu'une envie, celle de la serrer dans mes bras, car ses yeux suppliaient que ça, comprenez. J'avais envie à mon tour d'être un ange et de sortir mes ailes et de voler dans la nuit et sous la pluie jusqu'à elle, et la prendre par la main pour aller dans ce merveilleux coin dont je vous ai déjà parlé. Et puis elle a tourné d'un coup la tête, comme si quelqu'un l'appelait et ça devait être ça parce que elle s'est m'a regardé une dernière fois en vitesse et m'a fait un signe de la main pour me dire au-revoir. J'allais lui faire pareil mais j'ai pas eu le temps. Elle était déjà partie, envolée.
J'étais triste pour elle, ça se voyait que trop bien qu'elle soufrait et tout, que ce monde qu'elle voyait, elle aurait voulu le changer en un truc mille fois plus classe, plus beau et plus romantique. Mais hélas, y'avait rien de tout ça, juste de la violence et de la pornographie. Des rues sombres et des larmes, tout sauf de l'amour. A peine en graffitis sur les murs.
Alors j'me suis assis et j'ai allumé une bougie. La bougie, je trouvais que ça faisait plus écrivain, plus magique aussi. Ca peut paraître crétin mais ça créait une sorte d'ambiance super intime, un peu comme quand vous êtes seul dans votre lit et qu'il y a une musique qui passe dans votre caboche. Vous êtes seul au monde, vous et la musique et vous vous sentez comme immortel et tout, seul et mélancolique mais vous aimez ça parce que souffrir, c'est aussi vous dire que vous êtes vivant, voyez. Alors, la flamme à commencé à cramer et j'ai pris le stylo et j'ai griffonné deux trois trucs sur la solitude, parce que c'est encore ça que je connais le mieux. J'ai écrit un bout de poème et ça sonnait pas trop mal. Si vous voulez tout savoir, ça faisait un truc comme ça :
« Aux pétales de nos anges,
aux épines de tes hanches,
et crever dans ton corps,
puisque la mort est notre unique sort.
Y'avait du sang sur tes veines,
le suicide de la sirène.
Et ton ventre qui m'obsède, l'aveu,
l'enfant a des étoiles dans les yeux,
saura-t-il qu'il joue dans une pièce,
sera-t-il la pantomime qu'on dépièce ? ».
Voilà, j'sais pas trop ce que vous en penser, à l'occasion, faudra que vous m'en touchiez un mot, enfin si ça vous dit. Et si ça vous dit pas, j'en mourai pas. Bref, j'écrivais à en plus finir la nuit, et bien sûr c'était tout sur Justine. Qui était toujours en moi. A un moment donné, j'commençais à être sérieusement crevé et je me suis endormi sur mon bureau qui donnait sur la fenêtre ou mon regard avait croisé celui de la fille. En fait, si vous voulez vraiment savoir, je sais pas trop si je me suis endormi ou pas. Tout ce que je me souviens est ce truc terrible qu'il m'est arrivé. Je sais pas trop combien de temps s'était écoulé et tout mais j'me suis réveillé et j'ai mis un moment à émerger. La fenêtre était ouverte et le vent qui soufflait faisait voler les rideaux et deux ou trois feuilles de papier aussi. La pluie avait redoublé de violence et j'voyais que le sol était trempe. C'est à ce moment-là qu'une lumière d'une rare intensité m'a aveuglé. J'avais du mal à ouvrir les paupières et je me souviens avoir dû mettre la main devant mes yeux pour essayer de voir ce qu'il pouvait se bien se passer derrière cette fichue lumière.
- N'aies pas peur Holden, ce n'est que moi. Ne crains rien mon amour, je suis venue aussitôt que tu m'as appelée. Bon sang, la voix, si vous aviez pu l'entendre, sûr que vous auriez compris tout de suite. Cette voix, douce et fluide, légère à en flotter sur les airs, bon dieu, c'était elle, oui, seigneur, c'était elle. Justine, ma Justine dont je chérissais l'existence. C'était impossible, et pourtant, je l'avais même pas encore aperçue que je savais que c'était elle. Pas possible autrement. Baisse ta main, elle a continué, je vais faire baisser l'intensité de ma lumière pour que tu puisses me voir. J'ai alors senti que comme elle disait, la lumière se faisait drôlement moins forte et tout, de sorte que j'ai enfin pu la voir. Waouhhhh, si vous l'aviez vu, un ange, voilà ce que c'était. Elle avait des ailes dans le dos et la lumière blanche l'entourait de tout son être. Elle portait une sorte de robe de couleur vermillon qui lui tombait à ses pieds nus. Ses yeux bleus ciel, ses cheveux noirs de la nuit, ses lèvres rouges velours, elle était exactement comme dans mes rêves et mes poèmes. Elle s'est alors approchée de moi et m'a sourit. Je n'en croyais pas mes yeux, je savais quoi dire, ou presque.
- Justine... c'est toi...n'est-ce pas ? Elle, elle continuait à sourire.
- Oui Hoden, c'est moi, je suis venue à toi comme tu le désirais.
- Mais... mais tu n'existes pas ailleurs que dans mes poèmes, lui dis-je comme un crétin que j'étais. C'était stupide à dire parce que elle se tenait juste devant moi.
- Alors c'est que les poèmes peuvent devenir réalité... elle souriait toujours. Ce genre de sourire apaisant de quelqu'un qui a vécu super longtemps et qui sait que dans la vie faut pas trop s'en faire. Qu'il faut se battre et jamais trop pleurer. Etre plus fort que tout.
- Tu es encore plus belle que dans tous mes poèmes et mes rêves réunis. A ces mots, elle éclata de rire, mais d'un rire doux et chaleureux.
- Tu vas me faire rougir Holden... Tu parles, c'était moi qui était écarlate comme c'était pas permis. Je savais plus où me mettre et je crois bien qu'elle le voyait et que ça l'amusait.
- Mais pourquoi viens-tu maintenant... tu sais bien que je t'ai attendue toute ma vie Justine.. et c'est peu dire...
- Avant, tu n'avais pas encore besoin de moi Holden.
- Et maintenant ?
- Maintenant, il va falloir être fort. Son ton était devenu tout à coup beaucoup sérieux et sombre. Il va se produire des événements dont tu vas te reprocher les conséquences. Je suis là pour te dire que tu n'es pour rien dans tout ce qui arrivera. Elle me foutait la trouille. Apparemment, c'était pas le genre d'événement super cool si vous voyez ce que je veux dire. Sinon elle serait pas venue comme elle disait.
- Des événements tu dis ... ? Quelle sorte d'événements ?
- Je ne peux pas t'en dire plus. Je suis ta messagère, ton ange, mais je ne peux trahir le futur. Rien ne doit être changé dans les lignes du temps.
- Je comprends. Tu bouges un truc dans le présent ou le passé et c'est tout plein d'autres trucs qui bougent aussi, c'est ça.
- Oui, c'est tout à fait cela.
- Ce sont donc des événements tragiques à en voir ton attitude si sérieuse.
- Je ne peux rien te dire Holden, j'en suis désolée. Je suis juste là pour te soutenir, pour te dire de continuer ton combat, que les enfants comptent sur toi. Tu dois continuer à écrire coûte que coûte. De toi dépend les solitudes de tous les garçons et les filles qui se sentent si seuls la nuit. Ils ont besoin de toi, de ton univers, de tes personnages.
- De toi donc, interrompais-je...
- Peut-être... elle eut un sourire en coin. Si tu n'avais pas écrit mon nom, jamais je n'aurait pu exister, et être là ce soir devant toi. Je te dois tout Holden...
- Non, tu te trompes...c'est à toi que je dois tout. Tu es mon seul espoir, à jamais, mon éternelle inspiration ... Justine. Je t'ai créé parce que nulle autre que toi n'a jamais su toucher mon c½ur, mais ça tu le sais...
- Oui... elle balbutiait, et bien que je n'en revenais pas, elle se mit à rougir. Tu représentes beaucoup pour moi toi aussi...beaucoup plus que tu ne peux l'imaginer...
Wahh, c'était trop beau, comme dans un rêve et tout. Mieux même. Des fois, vous imaginez des trucs super cool et quand ils se réalisent pour de bon vous vous apercevez alors que ça se passe pas du tout comme prévu et vous êtes salement déçu que ce soit pas comme dans le rêve. Mais là, bon dieu, ça dépassait tout ce que j'imaginais. On était amoureux l'un de l'autre, ouais, en amour et tout. Alors je me suis levé de ma chaise et je me suis approché d'elle tout doucement et elle, elle a fait de même. C'était comme dans ses fichus films où vous voyez les héros à la fin qui s'embrassent et ça fini sur cette scène la et tout le monde applaudit et pleure parce que c'est drôlement triste et beau. Sauf, que là, c'était pas un film et que ça se passait sous mes yeux bien que j'avais du mal à le croire. On était alors quasi face à face et elle a déployé ses ailes. Pas pour s'envoler comme je le pensais au début, mais pour m'envelopper. Elle passait ses ailes autour de mon corps et ça voulait dire qu'elle me protégeait et qu'un rempart pur faisait office d'écran contre tous les trucs moches de dehors. Alors nos lèvres se sont rapprochées et on était à deux doigts de s'embrasser. J'ai même senti le goût de ses lèvres...et d'un coup, alors que nos bouches allaient fusionner à notre éternité elle s'en est envolée, un peu comme une bulle de savon qui éclate quand on la touche... Elle a disparue de mon rêve et je me suis réveillé en tentant de comprendre ce qu'il avait bien pu se passer... J'avais rêvé, un putain de rêve de plus, voilà ce que c'était, rien de plus. Je sais pas vous, mais des fois, quand c'est si fort, si intime et tout, vous dire que tout ça c'était pas vrai, c'est un rude coup à vous saper le moral et surtout ça fait sacrément mal, parce que la solitude, y'a rien d plus crève-c½ur. N'empêche, ça avait semblé si réel, je me demandais si... après tout, et si c'était réellement arrivé ? J'avais encore son goût sur les lèvres...
J'm'étais à peine remis de Justine qu'au loin, j'entendis les premières sirènes. Au début, le son était faible mais plus les secondes égratignaient ce fichu temps, plus je les entendais fort et près. J'émergeais peu à peu et je compris alors que les sirènes faisaient leur boucan quasi sous ma piaule. J'ai compris aussitôt. Pourquoi Justine me disait d'y croire encore et encore et tout. Steve, c'était lui, j'en étais quasi sûr. Je suis alors allé machinalement à la fenêtre et j'ai jeté un ½il dehors. La foule s'était agglutinée comme à chaque fois que y'a des gens qui crèvent. Les femmes mettaient leurs mains devant la bouche et poussaient des « oh mon dieu » et des « il était si jeune, si c'est pas triste de voir ça ». Je crois que ce qui m'énerve le plus dans ses trucs-là, ce sont les « oh il était si jeune », genre si tu es vieux, c'est pas bien grave que tu meures et tout.
Alors, j'étais là, comme un crétin, j'avais dévalé les escaliers et arrivé vers la scène et j'm'étais fais un passage à travers la foule, à travers les vautours et j'ai vu mon pote allongé par terre. Bon sang, on aurait dit qu'il dormait. Il avait l'air super serein comme je l'avais jamais vu auparavant. Il souriait, sa seringue à côté de lui... Il avait du se la vider une nouvelle fois, une dernière fois. J'ai pas pu résister et j'ai tout lâché. J'l'ai pris dans mes bras et serré fortn super fort contre mon corps. « Pourquoi mec, pourquoi !! J 't'en pris réveille toi ! C'est pas possible que tu partes, mec, je t'en supplie me laisse pas seul ! A qui je vais raconter nos anecdotes si t'es pas là ! » J'hurlais, je passais ma main à travers ses cheveux et je sentais mes larmes couler sur son visage. Derrière, j'entendais le bruit des gens et les mecs de la police sont arrivés pour essayer de me calmer.
- Allons, petit, allons, viens... mais je me débattais de toutes mes forces, je voulais pas le lâcher, jamais plus. Si j'étais resté, j'aurai pu le sauver... mais suis parti, je l'ai laissé seul, je l'ai abandonné..
- Non lâchez-moi ! hurlais-je encore plus fort. Lâchez-moi bande de cons, vous comprenez rien, vous pouvez pas comprendre ! Je l'ai abandonné....j'étais pas là quand il a eu besoin de moi. Bandes de vautour, vous valez pas mieux que lui tous ensemble !! La foule eut alors un mouvement de recul et deux trois commencèrent à quitter les lieux. Et je les invectivais de plus belle, la bave aux lèvres, crachant tous mes rêves un à un : cassez-vous, ouais, c'est moi son ami putain, pas vous !!
- Allez petit, ils sont partis... viens...
- Nonnnnnnnnnnnn ! Je pars pas putain ! C'est si dur à comprendre !! Alors, c'qu'il s'est passé, c'est qu'un des flics m'a saisi par derrière et a passé ses bras autour de mon corps. Je gigotais dans tous les sens mais le type lâchait pas. Pendant ce temps, des autres types ont ouvert les portes de l'ambulance et ont mis Steve sur un brancard. Ca a pas duré plus de trente secondes et les portes de l'ambulance se sont refermées. C'est là que j'ai vu qu'ils avaient oubliés son feutre sur le sol. Revenez !! Revenez !! j'ai crié. Vous avez oublié son feutre !! Je me suis mis alors à courir comme un mec court pour échapper à sa propre mort et au bout de deux trois secondes l'ambulance s'est arrêtée. Ils ont ouvert les portes et j'ai pu poser son feutre sur le drap blanc qui le recouvrait de la tête aux pieds. Steve est parti pour plus revenir, putain, comme je l'aimais ce mec, ouais, je l'aimais comme c'était pas permis. Le type qui me tenait m'a alors lâché et je me suis retrouvé à genoux, recroquevillé sur l'asphalte à pleurer et cracher tout ce que je pouvais. Un flic m'a mit une couverture sur le dos.
- Il est mieux là où il est. Si il a fais ça, c'est qu'il en avait envie, tu crois pas ? a dit le flic. Ca faisait mal, le mec avait pas tort, putain, je sanglotais à en crever. Et j'arrivais à peine en placer une.
- Il était seul, mec...seul, comme nous tous... c'est votre société qui l'a tué.. Le mec avait la mine déconfite comme si c'était pas le premier qu'il voyait. C'est pas le premier, hein ?
- Le premier ?
- Le premier qui s'envole à coup de jus je veux dire. Le type a soulevé sa casquette et s'est passé la main sur le visage.
- Mon fils est mort comme ça.
- Alors tu sais ce que je ressens. Il y eut un long silence et j'ai vu ses yeux se mouiller et tout.
- Je sais ce que tu ressens mec. Nouveau silence. Si tu veux venir au commissariat, en parler, ou juste pour un café...
- Non merci, mais c'est gentil... je peux garder la couverture ?
- Sans problème. Tiens, voilà le numéro du commissariat, si tu changes d'avis. Demande Buck. Il m'a tendu sa carte et je l'ai prise.
- Merci, je crois pas que j'appellerais, mais merci.
- C'est toi qui voit. Tu as quelque part où dormir ?
- Oui, j'habite à cent mètres.
- Okay, tu crois que je peux te laisser seul ?
- Pas de problèmes, ça ira... son regard étant insistant, cherchant la vérité dans mes yeux. Juré mec, ça ira je te dis..
- Bon... d'accord, au moindre coup de blues, hésite pas, tu téléphones, ok ?
- Ok
Alors le type est parti. Et je me suis retrouvé seul avec la lune et les étoiles. J'étais toujours à genoux et je regardais le sol. J'ai posé ma main où il se trouvait et j'ai craqué une nouvelle fois. Il restait deux trois vautours dans les parages. Je pense qu'ils voulaient juste savoir si tout allait bien de mon côté, si j'avais besoin de quelque chose. Des fois, la mort, ça rapproche, comprenez. Et puis cette mère. Elle était vêtue d'un long imperméable noir et d'un parapluie. La pluie c'était pas arrêté et elle tombait de plus belle même. Juste à côté d'elle, ça faisait comme une ombre. Sauf, que c'était pas une ombre, au contraire y'avait comme une sorte de lumière, un peu comme quand Justine est apparue. La femme m'a tourné le dos pour rentrer chez elle. Elle avait eu son compte, voyez. Les vautours n'avaient plus faims, rassasiés et tout. A y regarder de plus prêt, c'était pas un chien qu'elle tenait par la main comme j'ai cru au début.
C'est quand elle est passée vers le lampadaire que j'ai mieux vu. C'était un môme. Bon sang, c'était même beaucoup plus que cela. Si vous voulez savoir, cette gosse, c'était celle que j'avais vu à la fenêtre. Plein de trucs pas trop cohérents me sont alors passés par la caboche. Je me demandais comment une mère digne de ce nom peut emmener son enfant voir des cadavres en guise de spectacle. Sûr que les mômes perdent salement pied
dans la réalité après des coups comme ça. Faut pas les habituer à la mort les gosses, non faut pas. Ils leur faut des étoiles-arc-en-ciel dans la nuit, du romantisme et de la magie. La petite fille m'a regardé super triste et tout, encore plus triste qu'à la fenêtre. Elle savait que j'avais mal à en crever et ça lui faisait de la peine de me voir comme ça. Elle m'a alors fait le même petit signe de la main que y'avait pas longtemps. Je comprenais vraiment pas ce qu'elle fichait là, pourquoi sa mère s'était sentie de la descendre et le reste. Peut-être qu'elle avait pas de père et que l'autre était trop poussée par sa curiosité morbide et qu'elle voulait pas laisser sa gamine seule à l'appart'. Mais cette lumière dont je vous ai parlé, je comprenais pas trop ce que c'était. Elles avaient dépassées le lampadaire et pourtant la petite fille avait toujours cette sorte d'aura qui émanait autour d'elle. Si vous voulez savoir, c'est quand la mère à causé tout-haut que c'est là où j'ai vraiment tout capté. Sa voix était lointaine et super faible et pourtant je l'ai entendue – et je l'entend encore des fois – comme si j'étais à un mètre. La mère elle a toussé un coup et juste avant que la gosse me lance un sourire complice, elle lui a balancé :
« Allez viens Justine, c'est fini, on rentre à maison ».
© + ® p.pacaly